Le «sens de la bibliothèque», ce que signifie l’accumulation dans un endroit de son appartement ou de sa maison de livres dont certains ne seront pas relus ou même consultés, n’est pas une évidence pour tout le monde. En juin 2008, avant de passer un examen oral d’Anglais (je devais expliquer une trentaine de lignes tirées au sort parmi les nouvelles du Dubliners de James Joyce), j’ai eu une étrange conversation avec une étudiante en Espagnol. Je venais de m’émouvoir d’une petite annonce punaisée sur les murs du département d’Anglais, longue liste d’ouvrages d’occasion mis en vente. Il y avait, entre autres, Romeo and Juliet de Shakespeare.  Je me demandais comment on pouvait se débarrasser d’un tel chef d’oeuvre. L’étudiante, elle, comprenait parfaitement qu’on se débarrassât de «vieilleries» de la sorte «en Espagnol on nous fait lire Don Quichotte...qui voudrait garder ça dans sa bibliothèque ?»

Si une bibliothèque en dit long sur son possesseur (c’est un lieu commun qui cependant se vérifie à tous coups), l’absence de bibliothèque est une information éloquente. Je jette souvent un oeil aux rayonnages de mes amis. J’aime aussi savoir ce qu’ils lisent «en ce moment». Une bibliothèque n’a pas besoin d’être immense pour être impressionnante. Quelques volumes précieux au coeur du possesseur peuvent constituer la plus belle des collections. Un livre lu et relu,  aimé, chéri, recollé, recousu, rapiécé, peut émouvoir.


Et même le papier et l’encre peuvent survivre, parfois, à une condamnation à mort. L’une des pièces de Sophocle s’intitulait ‘Les Amours d’‘Achille’ ; ses exemplaires ont dû périr l’un après l’autre, siècle après siècle, détruits lors de pillages ou d’incendies, ou rayés des catalogues des bibliothèques parce que, peut-être, le responsable considérait la pièce comme de peu d’intérêt ou d’une qualité littéraire insuffisante. Quelques mots, toutefois, ont été miraculeusement préservés. «Pendant l’Age des Ténèbres, explique l’un des personnages de Tom Stoppard dans sa pièce intitulée ‘L’invention de l’amour’, dans les derniers miroitements de l’Antiquité classique, un homme a recopié des extraits de vieux livres pour son jeune fils, dont le nom était Septimus ; c’est ainsi que nous possédons une phrase des ‘Amours d’Achille’. L’amour, disait Sophocle, est comme de la glace tenue en main par des enfants.» J’ose espérer que les rêves des brûleurs de livres sont hantés par de modestes preuves, comme celle-là de la survivance du livre.


Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit, (traduction : Christine Le Boeuf)


Ce que vous lisez, pourra être retenu contre vous, à tout moment :


«Ils me questionnaient sur tout: «Comment vivez-vous ?», «Comment êtes-vous organisés pour manger ?», «Est-ce que tu écris ?», «Qu’est-ce que tu lis ?»  Ils voulaient des aveux pour donner corps à leur fantasme de cellule terroriste imaginaire.»


Propos de Yildune Lévy, cités par Gabrielle Hallez, Le Monde, 21 janvier 2009


Dans ma bibliothèque, à Saint-Amour, j’ai placé le livre de Jean-Paul II, Homme et Femme il les créa, tout contre celui de Judith Butler, Trouble dans le genre. Ha !



 

22 octobre 2009

 
 

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